Overblog Suivre ce blog
Administration Créer mon blog
Les amis du néerlandais - Vrienden van het Nederlands

Le paradoxe de la langue maternelle

10 Octobre 2012 , Rédigé par Les amis du néerlandais - Vrienden van het Nederlands Publié dans #nederlandse taal

Le paradoxe de la langue maternelle

La mort d’une langue, fût-elle encore seulement chuchotée par une poignée de gens dans les recoins d’un territoire sinistré, est la mort d’un monde. George Steiner

« Parle-t-on encore flamand dans votre région natale ? » Voilà la première question qu’on pose à un Flamand de France. Je fais partie de ces Flamands-là, bien que j’habite depuis 1975 en Flandre et que j’y aie construit ma carrière. « Moins qu’on le voudrait et plus qu’on ne le pense » sera ma réponse. On ne sait trop de personnes parlent encore le flamand en Flandre française. La génération pour qui le flamand était la langue maternelle est en voie de disparition. L’utilisation de cette langue maternelle était souvent une habitude domestique. Les personnes qui ont perdu leur compagnon ou compagne de vie, avec qui doivent-elles encore parler flamand ? Leurs enfants le comprennent encore mais ne le parlent plus. En Flandre française il est poignant d’entendre des personnes âgées à l’agonie chuchoter leurs dernières paroles en flamand, leur langue maternelle. Les Flamands de Belgique et les Néerlandais ne se rendent pas toujours compte à quel point cette émouvante fidélité à la langue maternelle flamande est profondément ancrée chez les Flamands de France.

Que les gens soient émotionnellement attachés à la langue de leurs parents ne saurait surprendre. Le désir de leurs enfants de réapprendre cette langue – et pas une autre – est tout à fait légitime. Aujourd’hui, leur seul point de référence est le flamand parlé en France, pas le néerlandais standard qu’ils ne connaissent pas. Encore que …

Un « lobby flamand »

Chaque année, des milliers de Flamands de France se lancent dans l’étude du néerlandais. Toutes les raisons sont bonnes pour l’apprendre: de la simple envie de faire une virée de l’autre côté de la frontière au cours du week-end, à la résistance au nivellement et à la francisation. « Ma patrie, c’est la langue néerlandaise », proclamait Jozef Deleu. Des mots qui acquièrent une signification particulière lorsqu’ils sont prononcés par un Flamand de France.

Ces apprenants du néerlandais ne viennent pas seulement du Westhoek flamandophone mais également d’un peu partout dans la région. Depuis un siècle, l’enseignement du néerlandais est organisé dans un certain nombre d’écoles, à l’université et au sein d’institutions privées, telle la Maison du néerlandais à Bailleul. En Flandre belge, il existe également des associations qui, comme pour le Comité pour la Flandre française, organisent ou soutiennent financièrement des cours de néerlandais en Flandre française.

Depuis quelques années, un « lobby flamand » a vu le jour, défendant le flamand de France – le Vlaamsch - comme une langue à part entière, détachée du néerlandais, voire s’y opposant. Par le « Vlaamsch », il faut entendre un dialecte du néerlandais, parlé en France mais dont, mystérieusement, l’aire de diffusion ne débord pas la frontière. Les contacts avec les amoureux du flamand de Flandre-Occidentale sont limités. Le « lobby flamand » regarde essentiellement au-delà de la frontière pour déplorer que le « West-Vlaams » est lui aussi en danger, et pour introduire un dossier français auprès de l’Unesco.

Une nouvelle langue elfique

Le but que se fixe le « lobby flamand » n’est pas très réaliste. Pour ce qui est du vocabulaire, le flamand de France s’est figé peu avant la Première Guerre mondiale, autant dire à l’époque du cheval de trait. Cela confère à cette langue une grande richesse, notamment en mots appartenant au moyen néerlandais et tombés aujourd’hui en désuétude. Toutefois, entre ce flamand et la langue standard, un écart important s’est creusé en matière de dénomination d’objets, de technologies et de concepts contemporains. Se fiant à sa propre créativité, le « lobby flamand » veut à tout prix combler lui-même cet écart. Le néerlandais n’est donc nullement considéré comme la source d’inspiration incontournable. Il en résulte une « langue » à propos de laquelle les flamandophones plus âgés se demandent non sans méfiance: est-ce bien là « nuze moedertale » (notre langue maternelle) ? Ajoutons à cela que, au cours des siècles, le flamand de France a –chose inévitable dans une région frontalière – assimilé un plus grand nombre de mots français. Mais on aurait tort de sous-estimer la créativité linguistique des Flamands de France.

Je ne comprends pas non plus les choix effectués par le « lobby flamand » en matière d’orthographe. On ne veut même pas prendre en considération les analogies avec le « West-Vlaams » parlé de l’autre côté de la frontière. Et l’orthographe du flamand de France ne doit-elle pas s’aligner le plus possible sur celle du néerlandais si l’on veut vraiment promouvoir la langue standard dans la foulée? Mais tel n’est manifestement pas l’objectif que se fixe le lobby flamand. Même Guido Gezelle, le champion incontesté et compétent du « West-Vlaams », n’a jamais eu recours au dialecte dans ses écrits, comme le signale à juste titre le professeur Jozef Boets. Le « lobby flamand » se révèle un cénacle de linguistes sympathiques et studieux s’adonnant à la création d’une nouvelle langue elfique. Moi, je préfère Tolkien.

Usje, busje…1

Personne ne contestera le droit de ces gens de chérir et apprendre le flamand de France. À condition de faire en sorte que, dans les écoles, le flamand n’entre pas en concurrence avec le néerlandais. La situation n’est-elle déjà pas assez compliquée ? En effet, que doit faire en France l’étudiant non averti : choisir la langue régionale ou la langue standard ? Qui peut vraiment croire qu’un élève va d’abord apprendre le flamand pendant quelques années, pour ensuite quasiment repartir de zéro en se mettant au néerlandais ?

Je le répète : il n’y a rien à redire au choix sentimental en faveur de la langue régionale. Moi aussi, j’aime réentendre ces délicieuses sonorités flamandes, qui ont bercé mes jeunes années ! Je nourris d’ailleurs une grande admiration pour ces groupes enthousiastes qui se réunissent pour parler et enrichir leur langue régionale. Mais le choix de l’enseignement du néerlandais est d’un autre ordre. C’est un choix pragmatique basé sur le constat que les jeunes ne sont plus en mesure de se référer à la langue régionale pour la simple raison qu’ils ne la parlent plus. En flamand, je dis : Usje, busje, Nederlands !

Certains amis du flamand prétendent que le flamand de France et le néerlandais sont des langues distinctes. Et que le néerlandais est étranger à la région. Cyriel Moeyaert, linguiste renommé et auteur d’un « Woordenboek van het Frans-Vlaams » (dictionnaire du flamand français), remarque que «jusqu’en 1855, l’enseignement des langues en Flandre française était uniquement dispensé en néerlandais. Tous les manuels que nous connaissons encore sont rédigés en néerlandais ». Le néerlandais de cette époque a donc toujours été la langue standard écrite de la Flandre française, donc, il ne saurait y être considéré comme une « langue étrangère ».

Un recueil de lettres datant de 1761 et conservé à la bibliothèque du Comité Flamand de France, relate une discussion acharnée sur l’orthographe. L’un des auteurs, C. van Costenoble résidant de Bailleul, est un partisan convaincu d’une orthographe… unifiée. Autre exemple : Andries Steven (1678-1747), instituteur à Cassel, qui publia en 1713 un manuel pour

l’enseignement de la langue maternelle, resté longtemps en usage de part et d’autre de la frontière. Il s’intitule : Nieuwen Nederlandtschen Voorschriftboek. Il ne s’agit donc pas d’un manuel « flamand ». Le grand poète dunkerquois Michiel de Swaen (1654-1707) insistera à plusieurs reprises sur la communauté de langue avec les anciens Pays-Bas. Aux XIXe et XXe siècles, des Flamands de France ont également défendu l’importance de l’union entre la langue régionale et le néerlandais. Mentionnons aussi l’historien Lodewijk de Baecker (1814-1896) qui lui aussi combattait l’idée de l’existence de deux langues distinctes : d’un côté le flamand ; de l’autre, le « hollandais ».

La patrie en danger

Émile Coornaert (1886-1980) fut probablement le premier à définir le flamand de France comme une langue à part. Cet historien, très intéressant par ailleurs, prouvait ainsi que l’histoire de sa langue maternelle n’était pas son fort. Que les frontières des dialectes néerlandais n’épousent aucunement les frontières d’État actuelles, voilà ce que ce nationaliste français refusait d’admettre. Émile faisait d’ailleurs preuve de très mauvaise foi car il était né à Hondschoote, à quelques pas seulement de la « schreve » (la frontière franco-belge).

Les impérialistes en matière linguistique se démènent comme des diables pour ramener au statut de dialectes d’ « autres » langues présentes sur leur territoire. En France, le dialecte est une proie plus facile, moins menaçante que les « langues étrangères », comme le néerlandais, l’allemand ou l’italien, dont la présence appelle immédiatement à la notion de « patrie en danger ». La tactique a pour objectif de ternir le prestige de l’ « autre » langue, de considérer le « dialectophone » comme une personne de « niveau culturel inférieur », autrement dit, comme un minable. Une fois cette vision ancrée, on peut, tout en se montrant à la fois condescendant et magnanime, prêter l’oreille aux préoccupations du dialectophone. C’est la raison pour laquelle un ministre français consent à recevoir le « lobby flamand ».

Autre exemple instructif : le grand-duché de Luxembourg. Lorsqu’en 1985, à l’issue d’un référendum, le dialecte allemand local, le lëtzebuergesch, fut promu au rang de langue nationale, il s’avérait que les partisans les plus fervents en étaient les…Luxembourgeois francophones. Le lëtzebuergesch est tout simplement une variante du francique mosellan, parlé également dans la région (allemande) de Trèves et dans la vallée de la Moselle. Les dialectophones luxembourgeois étaient divisés à juste titre sur la question de savoir si c’était bien raisonnable de se couper de l’allemand.

Falloir et pouvoir

Je le répète : je ne suis pas contre le flamand de France mais pour l’enseignement du néerlandais en Flandre française. En guise de conclusion, je propose aux habitants de ma région quelques arguments :

- il faut apprendre le néerlandais parce qu’il faut bien voir que le flamand de France est en fait un dialecte du néerlandais ;

- il faut apprendre le néerlandais parce que, avec le flamand, vous n’irez pas loin ;

- il faut apprendre le néerlandais si vous voulez parler la langue de la Flandre et des Pays-Bas, une langue parlée par plus de 22 millions d’Européens ;

- il faut apprendre le néerlandais si vous visitez régulièrement ces pays et si vous recevez des visiteurs venant de Flandre ou des Pays-Bas ;

- il faut apprendre le néerlandais si vous voulez faire des études à Leyde, Louvain, Anvers ou Amsterdam ;

- il faut apprendre le néerlandais si vous voulez décrocher un emploi en Flandre ou aux Pays-Bas ;

- il faut apprendre le néerlandais si vous désirez lire des journaux ou des livres dans cette langue ;

- il faut apprendre le néerlandais pour mieux aimer votre petite ami(e) néerlandophone. Vous pouvez apprendre le flamand de France car het is schoon Vlaamsch te klappen (c’est beau de parler flamand).

Wido Bourel.

Note : 1. Usje, busje sont les premiers mots d’une comptine originaire de Flandre française.

Source : Les Pays-Bas Français, Annales 2012, Ons Erfdeel vzw.

Wido Bourel est né en Flandre Française à Hazebrouck et dirige actuellement une entreprise en Flandre belge d'emballages. Il est aussi écrivain, auteur de plusieurs ouvrages et amoureux de la langue néerlandaise. Pour en savoir plus http://www.widopedia.eu

Lire la suite

"Le néerlandais, c'est l'allemand sans les déclinaisons"

3 Octobre 2012 , Rédigé par Les amis du néerlandais - Vrienden van het Nederlands Publié dans #apprentissage

"Le néerlandais, c'est l'allemand sans les déclinaisons"

Ruben in 't Groen fait partie de la trentaine de professeurs de néerlandais en exercice dans le secondaire. Il dresse pour VousNousIls l'état des lieux de l'enseignement de cette langue, et explique sa progression.

Comment en êtes-vous venu à enseigner le néerlandais en France ?

Je suis néerlandais, je réside en France depuis 1996. J'ai commencé à enseigner à l'université Lille-III en tant que lecteur, puis j'ai passé le concours de recrutement, et j'enseigne depuis dans le secondaire. J'ai une décharge le vendredi pour des missions d'inspection, car il n'existe pas d'inspecteur pour le néerlandais.

Quel est le rayonnement du néerlandais dans le monde ? La plupart des locuteurs sont-ils rassemblés en Europe ?

Il y a 16 millions de néerlandophones aux Pays-Bas, 7 millions dans les Flandres et 0,5 million au Suriname, en Amérique du Sud. Ces trois pays ont créé la Taalunie, l'union linguistique néerlandaise. Par ailleurs, l'afrikaans, une forme de néerlandais, est encore langue officielle en Afrique du Sud.

Quels sont les effectifs d'enseignants et d'apprenants en France ?

Nous sommes une trentaine d'enseignants en France pour le secondaire. Il y a des écoles primaires qui initient au néerlandais une demi-heure par semaine, des collèges où le néerlandais est proposé en "LV+" en 6ème et 5ème en complément de la LV1, neuf sections bilangues où le néerlandais s'apprend en sixième en même temps que l'anglais, il est aussi proposé en LV2 et LV3 dans certains lycées...

A la rentrée 2011–2012, 1.239 élèves apprenaient le néerlandais au collège, et 1.011 au lycée. Les effectifs augmentent chaque année depuis 15 ans environ.

Qu'est-ce qui explique la montée en puissance de l'enseignement du néerlandais en France ?

C'est venu d'une volonté politique à la fin des années 90, avec la création du concours, et donc la professionnalisation des enseignants, qui auparavant n'étaient pas reconnus. Cela a contribué à stabiliser l'enseignement de la langue, et à encourager les chefs d'établissements à ouvrir des sections de néerlandais.

Depuis peu, il existe une formation pour les contractuels, et à nouveau un concours interne, ce qui donne une perspective aux vacataires ou contractuels.

Il y a toutefois des limites à notre progression. On peine aujourd'hui à recruter des élèves dans les filières LV3, à cause de la réforme des lycées qui privilégie la série L pour cette option, alors que ce sont les élèves de série S qui supportent le plus facilement trois heures de cours facultatifs par semaine. Il y a aussi des questions de niveau : les grands débutants qui prennent le néerlandais en LV2, en quatrième, sont mélangés avec ceux qui ont commencé au primaire ou en sixième. Même situation avec les élèves des filières bilangues : quand ils arrivent au lycée, ils n'ont pas le même niveau que ceux qui ont commencé en quatrième...

Ces vitesses d'apprentissage différentes ne sont pas faciles à gérer.

Le postbac pose d'autres problèmes. Si un élève qui a fait néerlandais LV2 veut faire un BTS commerce international, on ne lui proposera que de l'anglais ou de l'espagnol. J'ai aussi des élèves qui avaient 16 de moyenne au bac mais se sont fait refuser en classes préparatoires parce qu'ils faisaient néerlandais LV2 !

La prépa économique du lycée Gaston Berger de Lille est maintenant ouverte au néerlandais en première année, c'est une petite victoire mais c'est la seule dans ce cas. Autre grand désavantage : il n'y a pas de cours du CNED. En cas de déménagement, les élèves ne peuvent pas toujours continuer. La seule solution pour eux est de s'inscrire au CNED wallon.

Quelles sont les motivations des élèves ?

Ce sont plus souvent les parents qui choisissent les langues de leurs enfants, car ils sont plus conscients des réalités économiques. Dans le nord de la France, la deuxième langue la plus demandée à Pôle emploi après l'anglais est le néerlandais ! Les échanges avec les Flandres sont très développés.

Du côté des élèves, les motivations peuvent être la famille ou les amis de l'autre côté de la frontière, les clubs ou activités... Pour les LV3, c'est plutôt l'exotisme de la langue : des élèves apprennent le russe ou le japonais, mais ces langues sont difficiles alors certains se disent « pourquoi pas le néerlandais ? ». Enfin, il y a ceux dont les parents sont néerlandophones et qui le font par tradition familiale.

Est-ce que l'apprentissage d'une langue proche, comme l'allemand, est un atout pour l'apprentissage du néerlandais, ou au contraire une source de confusion pour les élèves ?

Comme l'anglais, le néerlandais est en effet une langue germanique. Les Anglais appellent d'ailleurs le néerlandais « Dutch », qui est à peu près le même mot que les Allemands utilisent pour leur propre langue (« Deutsch »). Au Moyen Âge, ces langues n'étaient pas encore très différenciées. Pour rassurer les parents qui nous demandent si le néerlandais est dur à apprendre, on répond que le néerlandais, c'est l'allemand sans les déclinaisons.

Le néerlandais est une langue qui ne pose pas d'obstacles particuliers pour un francophone, ni dans la prononciation, ni dans la grammaire. Mais les élèves qui font LV2 allemand ont évidemment un gros avantage en néerlandais LV3 et comprennent tout immédiatement, contrairement aux hispanistes, par exemple. Ils ont un problème de contraste dans la production : ils utilisent des mots allemands en cours de néerlandais, et inversement. Mais l'enseignant est là pour corriger, et cela se décante petit à petit.

Mieux vaut dire un mot d'une autre langue que ne rien dire rien du tout !

Quentin Duverger

Source : http://www.vousnousils.fr

Lire la suite